4 octobre 2011

Effondrement, par Jared Diamond : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie


 Effondrement
Comment les sociétés décident
de leur disparition ou de leur survie

Au rythme actuel de la croissance démographique, et particulièrement de l'augmentation des besoins économiques, de santé et en énergie, les sociétés contemporaines pourront-elles survivre demain ?
La réponse se formule à partir d'un tour du monde dans l'espace et dans le temps – depuis les sociétés disparues du passé (les îles de Pâques, de Pitcairn et d'Henderson ; les Indiens mimbres et anasazis du sud-ouest des États-Unis ; les sociétés moche et inca ; les colonies vikings du Groenland) aux sociétés fragilisées d'aujourd'hui (Rwanda, Haïti et Saint-Domingue, la Chine, le Montana et l'Australie) en passant par les sociétés qui surent, à un moment donné, enrayer leur effondrement (la Nouvelle-Guinée, Tipokia et le Japon de l'ère Tokugawa).
De cette étude comparée, et sans pareille, Jared Diamond conclut qu'il n'existe aucun cas dans lequel l'effondrement d'une société ne serait attribuable qu'aux seuls dommages écologiques. Plusieurs facteurs, au nombre de cinq, entrent toujours potentiellement en jeu : des dommages environnementaux ; un changement climatique ; des voisins hostiles ; des rapports de dépendance avec des partenaires commerciaux ; les réponses apportées par une société, selon ses valeurs propres, à ces problèmes.
Cette complexité des facteurs permet de croire qu'il n'y a rien d'inéluctable aujourd'hui dans la course accélérée à la dégradation globalisée de l'environnement. Une dernière partie recense, pour le lecteur citoyen et consommateur, à partir d'exemples de mobilisations réussies, les voies par lesquelles il peut d'ores et déjà peser afin que, dans un avenir que nous écrirons tous, le monde soit durable et moins inéquitable aux pauvres et démunis.




 

PROLOGUE


Histoire de deux fermes


       Voilà quelques étés, je visitais deux fermes d’élevage laitier, Huls Farm et Gardar. Bien que situées à des milliers de kilomètres l’une de l’autre, elles présentent de remarquables similitudes. Toutes deux sont les fermes les plus grandes, les plus prospères, les plus à la pointe du progrès technologique de leur région. Chacune tout particulièrement s’organise autour d’une magnifique étable dernier cri destinée à la stabulation et à la traite. Ces structures, qui alignent face à face deux rangées de stalles, éclipsent toutes les autres étables de la région, Les deux fermes laissent leurs vaches paître librement dans des pâturages d’herbe grasse durant l’été, produisent leur propre foin pour l’hiver, et augmentent leur production de fourrage d’été et de foin d’hiver par l’irrigation. Elles sont semblables dans leur superficie globale (quelques kilomètres carrés) et la surface de stabulation. L’étable des Huls peut abriter un cheptel légèrement supérieur à celui de Gardar (deux cents contre cent soixante-trois têtes). Les propriétaires de chaque ferme sont des notables, très religieux. Enfin, leurs exploitations sont situées dans de magnifiques régions naturelles, sur fond de montagnes aux sommets enneigés, parcourues de rivières poissonneuses et au pied desquelles coule un fleuve réputé (en contrebas de la ferme des Huls) ou s’ouvre un fjord (en contrebas de celle de Gardar). On comprend dans ces conditions que les touristes, venus de très loin, s’y précipitent.

       Les deux fermes partagent également les mêmes désavantages : elles se trouvent dans des régions qui ne présentent que peu d’intérêt économique pour l’élevage laitier, parce que situées à une latitude nord élevée, où l’herbe des pâturages et le foin ne poussent qu’au cours d’un bref été. En raison de ce climat peu avantageux même dans les meilleures années, aucune n’est à l’abri de revers climatiques, comparée à d’autres fermes d’élevage laitier situées à des altitudes inférieures : sécheresse pour la région des Huls, grands froids pour Gardar. Éloignées des foyers de population où elles peuvent écouler leurs produits, les coûts et les hasards du transport les placent dans une situation d’infériorité concurrentielle par rapport à des régions plus centrales. Leur économie est tributaire de dynamiques sur lesquelles leurs propriétaires n’ont pas de prise, comme les changements dans la situation financière ou dans les goûts de leurs clients et de leurs voisins ; sur une plus grande échelle, l’économie de leurs pays respectifs connaît des fluctuations liées aux éventuelles menaces que font peser de lointaines sociétés ennemies.

       La plus grande différence entre la ferme des Huls et celle de Gardar réside dans leur statut actuel. Huls Farm est une entreprise familiale dans la Bitterroot Valley, État du Montana, dans l’ouest des États-Unis. C’est une affaire prospère dans le comté de Ravalli, qui peut se targuer du taux de croissance démographique le plus élevé de tous les comtés américains. Les cinq frères et sœurs Huls m’ont fait visiter leur nouvelle étable high-tech, et m’ont patiemment expliqué les joies et les vicissitudes de l’élevage laitier dans le Montana. La ferme de Gardar, l’ancienne ferme manoriale de l’évêque scandinave du sud-ouest du Groenland, quant à elle, est abandonnée depuis plus de cinq cents ans. La société viking du Groenland s’est effondrée : ses milliers d’habitants ont succombé à la famine, ont été tués dans des guerres civiles ou sous les coups de l’ennemi, les survivants ont émigré, jusqu’au dernier. Si les solides murs de pierre de l’étable et ceux de la cathédrale, non loin de là, sont encore visibles — ce qui m’a permis de compter les stalles individuelles —, il n’y a plus aucun propriétaire qui puisse vous faire partager les joies et les vicissitudes qui furent celles de Gardar. On ne peut imaginer que les États-Unis en général, et Huls Farm en particulier, s’effondrent dans un avenir prévisible. Pourtant, lorsque la ferme et le Groenland viking étaient à leur apogée, leur déclin semblait tout aussi inconcevable.

       Lisez-moi bien : en établissant ce parallèle entre Huls Farm et la ferme de Gardar, je ne prétends en aucune façon que Huls Farm et les États-Unis sont condamnés au déclin. À l’heure actuelle, c’est tout le contraire : Huls Farm est en pleine expansion, les nouvelles technologies auxquelles elle fait appel sont étudiées par les fermes voisines qui souhaitent les adopter ; quant aux États-Unis, ils sont la première puissance du monde. Je ne prétends pas non plus que les fermes ou les sociétés en général sont vouées à l’effondrement : si certaines, comme Gardar, se sont effondrées, d’autres ont survécu sans interruption pendant des milliers d’années. J’entends simplement souligner qu’au cours de ma visite estivale des fermes Huls et Gardar, il m’est apparu que même les sociétés les plus riches, les plus avancées technologiquement, se trouvent face à des problèmes environnementaux et économiques qu’elles ne doivent pas sous-estimer. Nombre de nos problèmes sont plus ou moins similaires à ceux qui ont entraîné la chute de la ferme de Gardar et de la société viking du Groenland, voire à ceux que de nombreuses autres sociétés anciennes ont également cherché à résoudre. Certaines de ces sociétés anciennes ont échoué (comme les Vikings du Groenland), d’autres ont réussi (comme les Japonais ou les habitants de Tikopia). Le passé est pour nous une riche banque de données dans laquelle nous pouvons puiser pour nous instruire, si nous voulons continuer à aller de l’avant.



       La société viking du Groenland est l’une de ces nombreuses sociétés qui se sont effondrées ou qui ont disparu, laissant derrière elles des ruines aussi monumentales que celles imaginées par Shelley dans son poème « Ozymandias ». Par effondrement, j’entends une réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique/économique/sociale, sur une zone étendue et une durée importante. Le phénomène d’effondrement est donc une forme extrême de plusieurs types de déclin moindres. Toutefois, décider du niveau de gravité d’un déclin en vue de le qualifier d’« effondrement » est arbitraire. Parmi ces types de déclin moindres figurent les fluctuations qui affectent normalement et modérément toute société, ainsi que les restructurations politiques/économiques/sociales mineures qui la modifient ; la conquête d’une société par une société très proche, ou son déclin lié à l’ascension de la société voisine, sans qu’il y ait changement dans la taille de la population globale ni dans la complexité de l’ensemble de la région; enfin, le remplacement ou le renversement d’une élite dirigeante par une autre. À en juger par ces critères, beaucoup penseraient que les sociétés anciennes victimes d’un effondrement irrémédiable bien plus que de simples déclins mineurs furent les suivantes : les Anasazis et Cahokia sur le territoire des États-Unis modernes, les cités mayas au Mexique et en Amérique centrale, les sociétés des Moche et de Tiahuanaco en Amérique du Sud, la Grèce mycénienne et la Crète minoenne en Europe, le Grand Zimbabwe et Méroé en Afrique, Angkor et la société Harappan de la val­lée de l’Indus, et l’île de Pâques dans l’océan Pacifique (voir carte, p. 798-799).

       Les ruines monumentales que ces sociétés anciennes ont laissées derrière elles exercent un attrait romantique : enfants, nous nous émerveillons la première fois que nous les découvrons grâce à des photographies ; adultes, nous sommes nombreux à nous y rendre en vacances. Leur beauté, souvent spectaculaire, sinon obsédante, impressionne par le mystère qu’elles soulèvent : leurs dimensions témoignent de la richesse et du pouvoir que détenaient leurs bâtisseurs qui, tel Shelley, eussent pu s’exclamer : « Contemplez mes œuvres, ô Puissants, et désespérez ! » Pourtant ces bâtisseurs ont disparu, abandonnant ces énormes structures qu’ils avaient eu tant de peine à ériger. Comment une société autrefois si puissante peut-elle finir par disparaître ? On ne laisse de s’interroger sur le sort de ses citoyens, partis ailleurs, mais pour quelle raison, ou morts sur place, mais était-ce avec violence ? En réalité, une question revient de manière lancinante : notre propre société prospère est-elle menacée du même sort ultime, en sorte qu’un jour des touristes médusés admireront les débris rouillés des gratte-ciel new-yorkais comme aujourd’hui nous contemplons les ruines des cités mayas englouties par la jungle ?

       On a longtemps soupçonné que nombre de ces abandons mystérieux avaient été causés par des problèmes écologiques : les habitants avaient détruit, sans le savoir, les ressources naturelles dont dépendait leur société. Cette hypothèse de suicide écologiqueécocide — a été confirmée par des découvertes réalisées au cours des dernières décennies par des archéologues, des climatologues, des historiens, des paléontologues et des palynologues (scientifiques analysant les pollens). Les processus par lesquels les sociétés anciennes ont causé leur propre perte en endommageant leur environnement sont au nombre de huit, dont l’importance relative varie selon les cas :
-         la déforestation et la restructura­tion de l’habitat ;
-         les problèmes liés au sol (érosion, salinisation, perte de fertilité) ;
-         la gestion de l’eau ;
-         la chasse excessive ;
-         la pêche excessive ;
-    les conséquences de l’introduction d’espèces allogènes parmi les espèces autochtones;
-         la croissance démographique et l’augmentation de l’impact humain par habitant.

Ces effondrements survenus dans le passé sont le résultat d’une évolution qui est quasiment la même pour toutes et qui n’est que variations sur le même thème. La croissance démographique obligea les populations à adopter des modes de production agricole intensive (comme l’irrigation, la double culture ou la mise en terrasses) et à étendre les zones d’exploitation agricoles au-delà des terres initialement sélectionnées vers des terres plus marginales parce qu’il fallait nourrir un nombre croissant d’individus. Des pratiques qui ne pouvaient être durables entraînèrent un, ou plus, des huit types de dommages environnementaux, ce qui eut pour effet l’obligation d’abandonner à nouveau des terres agricoles marginales. Les conséquences furent importantes : pénuries alimentaires, famines, guerres éclatant entre des individus trop nombreux se battant pour des ressources insuffisantes et renversement des élites dirigeantes par des masses désillusionnées. Finalement, la population décrut en raison de famines, de guerres ou de maladies et la société perdit la puissance politique, économique et culturelle qu’elle avait atteinte à son apogée. Des auteurs ont tenté d’établir un parallèle entre ces trajectoires parcourues par des sociétés humaines et les trajectoires qui sont celles des individus au cours de leur vie — parlant de la naissance, de la croissance, de l’apogée, de la sénescence et de la mort d’une société. Cette métaphore est sans pertinence pour nombre de sociétés anciennes (ainsi que pour l’Union soviétique à l’époque contemporaine) : le déclin suivit de près l’apogée de puissance et le maximum démographique ; il fut à la fois une surprise et un choc pour leurs citoyens. Dans les cas les plus radicaux, tous les membres de la société émigrèrent ou périrent. Il est évident que cette sinistre trajectoire n’a pas été systématiquement suivie jusqu’à son terme par toutes les sociétés anciennes : l’effondrement s’est produit à des degrés variables et de manières différentes selon les sociétés, tandis que beaucoup y échappèrent.

       L’inquiétude face à ce risque d’effondrement prend aujourd’hui une ampleur croissante. De fait, il s’est déjà produit pour la Somalie, le Rwanda ainsi que pour d’autres pays du Tiers-Monde. Nombreux sont ceux qui pensent que, pour la société mondiale, l’écocide est aujourd’hui une plus grande menace que la guerre nucléaire ou les nouvelles épidémies. Les problèmes environnementaux que nous devons affronter aujourd’hui sont identiques aux huit pro­blèmes qui ont causé la perte des sociétés anciennes, mais quatre nouveaux s’y ajoutent : 
- les changements climatiques causés par l’homme ; 
- l’émission de pro­duits chimiques toxiques dans l’environnement; 
- les pénuries d’énergie 
- l’utilisation humaine maximale de la capacité photosynthétique de la terre. 
La plu­part de ces douze menaces, dit-on, vont mettre le monde dans une situation critique au cours des quelques prochaines décennies : si nous n’apportons pas d’ici là un remède à ces problèmes, ils causeront la perte de pays comme la Somalie, mais aussi celle d’autres pays développés. Sans envisager un scénario de fin du monde impliquant l’extinction de l’espèce humaine ou un effondrement apocalyptique de la société industrielle, il nous faut « seulement » prévoir un avenir caractérisé par une baisse significative du niveau de vie, de plus grands risques chroniques et la disparition de valeurs que nous considérons actuellement comme fondamentales. Un tel effondrement pourrait revêtir différentes formes, comme la propagation de maladies ou de guerres à l’ensemble du monde, engendrées par l’insuffisance des ressources naturelles. Si ce raisonnement est exact, ce sont donc les efforts que nous accomplirons aujourd’hui qui détermineront l’état du monde dans lequel la génération actuelle d’enfants et de jeunes adultes vivront leurs années de maturité et de vieillesse.

       On s’interroge toutefois aujourd’hui sur le sérieux de ces problèmes environnementaux. Les risques sont-ils considérablement exagérés, ou au contraire sont-ils sous-estimés ? Peut-on raisonnablement affirmer que les quelque sept milliards d’individus qui composent actuellement la population mondiale, forts de toute la puissance des technologies modernes, causent à l’échelle du globe une dégradation de l’environnement bien plus rapide que celle, locale, infligée dans le passé par quelques millions d’individus et leurs outils de pierre et de bois ? Les technologies modernes vont-elles résoudre nos problèmes, ou en créent-elles plus de nouveaux qu’elles ne résolvent les anciens ? Lorsque nous tarissons une ressource (par exemple le bois, le pétrole ou les poissons des océans), sommes-nous assurés de pouvoir lui en substituer une nouvelle (par exemple les matières plastiques, l’énergie éolienne et solaire ou les poissons d’élevage) ? Le taux de croissance démographique n’est-il pas en baisse, si bien que nous pouvons déjà envisager une stabilisation de la population mondiale à un effectif qui soit maîtrisable ?

       Autant de questions qui montrent pourquoi les effondrements célèbres de sociétés anciennes ont plus de signification qu’un simple mystère romantique. Il en va de notre capacité à tirer des leçons pratiques des effondrements antérieurs, c’est-à-dire déterminer ce qui dans le passé rendit certaines sociétés particulièrement vulnérables, comprendre comment certaines commirent exactement un écocide, et pourquoi elles furent incapables de percevoir qu’elles couraient à leur perte alors que l’issue était évidente (tout du moins, le juge-t-on rétrospectivement). Les solutions qui se révélèrent effi­caces dans le passé ont une égale importance : de la possibilité qui est la nôtre de répondre à ces questions viendra notre capacité à identifier les sociétés qui courent actuellement les plus grands risques ainsi que les mesures à prendre pour leur venir en aide, sans que nous devions attendre d’autres effondrements.

       Mais il existe aussi des différences entre le monde contemporain et ces sociétés anciennes. Il ne faudrait pas naïvement croire que l’étude du passé pourrait fournir des solutions simples et directement applicables à nos sociétés. Nous nous différencions des sociétés anciennes par certains aspects qui nous font courir comparativement un moindre risque — nos puissantes technologies (c’est-à-dire leurs effets bénéfiques), la mondialisation, la médecine moderne et une meilleure connaissance des sociétés anciennes et modernes. Nous nous en différencions tout autant par des aspects qui nous font courir un plus grand risque qu’elles — nos puissantes technologies (c’est-à-dire leurs effets destructeurs involontaires), la mondialisation (si bien qu’aujourd’hui un effondrement même dans une région lointaine du Tiers-Monde affecte les États-Unis et l’Europe), la dépendance de millions (et bientôt de milliards) d’entre nous à l’égard de la médecine moderne qui conditionne notre survie, et le niveau bien supérieur de notre démographie. Le passé est peut-être riche d’enseignements, mais dans la seule mesure où nous méditons comparativement ses leçons.



       Les tentatives de compréhension des effondrements passés se heurtent à quelques obstacles. Une controverse majeure naît de l’idée, jugée inacceptable par beaucoup, que les peuples du passé (dont certains sont connus comme étant les ancêtres de peuples vivant aujourd’hui et capables de se faire entendre) auraient contribué à leur propre déclin. Nous sommes bien plus conscients aujourd’hui des dommages causés à l’environnement que nous ne l’étions simplement il y a quelques dizaines d’années. À l’heure actuelle, même dans les salles de bains des hôtels, des affichettes évoquent le respect de l’environnement par la limitation du renouvellement quotidien des serviettes ou une meilleure fermeture du robinet. Causer des dommages à l’environnement est désormais moralement répréhensible.

        Qui s’étonnerait des réactions des Hawaïens autochtones et des Maoris : ils n’apprécient guère que des paléontologues leur apprennent que leurs ancêtres ont exterminé la moitié des espèces d’oiseaux à Hawaï et en Nouvelle-Zélande, pas plus que les Indiens des régions du sud-ouest des États-Unis n’apprécient que des archéologues leur expliquent que les Anasazis sont historiquement responsables de la déforestation. Pour certains, les prétendues découvertes des paléontologues et des archéologues ne sont qu’un énième prétexte à connotation raciste avancé par les Blancs à seule fin de déposséder les peuples indigènes — comme si les scientifiques inféraient, de l’incapacité des ancêtres à s’occuper de leurs terres, la légitimité de les en avoir dépossédés. Il est vrai qu’il se trouve aujourd’hui des Américains et des Australiens blancs qui, ne tolérant pas que le gouvernement ait indemnisé et redistribué la terre aux Indiens et aux Aborigènes, arguent de ces découvertes à l’appui de leur discours. À l’opposé, certains peuples indigènes et les anthropologues qui s’identifient à ces derniers poussent la défense des ancêtres indigènes à l’extrême opposé : tout comme les peuples indigènes contemporains, ceux-ci se seraient montrés particulièrement attentifs à leur environnement, le préservant avec une sagesse écologique, connaissant intimement la Nature et la respectant. Vivant innocemment dans ce qui s’apparentait à un Jardin d’Éden, ils n’auraient jamais pu se rendre coupables de tous ces dégâts. Ainsi que me l’a expliqué un chasseur de Nouvelle-Guinée : « Si un jour je parviens à tuer un gros pigeon dans une direction en partant de notre village, j’attends une semaine avant de repartir à la chasse au pigeon et je pars du village dans la direction opposée. » La conclusion est implacable : seuls les habitants du monde moderne, industrialisé et mauvais, ne tiennent aucun compte de la Nature, ne respectent pas l’environnement et le détruisent.

       En réalité, les deux camps partagent dans cette controverse la même erreur de raisonnement : considérer les peuples indigènes anciens comme fondamentalement différents des peuples du monde industrialisé, les jugeant soit inférieurs, soit supé­rieurs. Gérer les ressources naturelles de façon durable a toujours été difficile, depuis que l’Homo sapiens, il y a environ cinquante mille ans, a commencé à faire preuve d’une inventivité, d’une efficacité et de techniques de chasse nouvelles. Depuis la première colonisation humaine du continent australien il y a environ quarante-six mille ans, qui eut pour conséquence la rapide extinction de la plupart des marsupiaux géants et des autres grands animaux qui avaient jusqu’alors peuplé les terres, toute colonisation humaine d’un espace massif n’ayant jamais connu l’humain — qu’il s’agisse de l’Australie, de l’Amérique du Nord, de l’Amérique du Sud, de Madagascar, des îles de Méditerranée, ou d’Hawaï et de la Nouvelle-Zélande, ou encore de dizaines d’autres îles du Pacifique — a toujours été suivie d’une vague d’extinction des grands animaux qui n’avaient pas développé la peur de l’humain et qu’il était facile de tuer, ou qui n’ont pas survécu à des modifications dans l’habitat, à l’introduction d’espèces nuisibles et aux maladies liées à l’arrivée de l’homme. Tout peuple est susceptible de verser dans la surexploitation des ressources naturelles, en raison de problèmes omniprésents sur lesquels nous reviendrons ultérieurement dans cet ouvrage : parce que les ressources au départ paraissent inépuisables ; parce que leur diminution tendancielle peut être masquée par les fluctuations normales dans le niveau des ressources d’une année à l’autre ou d’une décennie à l’autre ; parce qu’il est difficile d’imposer des restrictions dans la récolte d’une ressource partagée (ce que l’on appelle la tragédie des terres communales, que nous évoquerons dans les chapitres suivants) ; et parce que la complexité des écosystèmes rend souvent les conséquences de perturbations causées par l’homme quasi impossibles à prévoir, même pour un professionnel de l’environnement. Les problèmes environnementaux que nous devons affronter aujourd’hui étaient certainement encore plus difficiles à résoudre dans le passé. Tout particulièrement pour des peuples sans écriture, qui ne disposaient pas de connaissances sur des cas d’effondrement, les dommages écologiques semblaient la conséquence dramatique, imprévue et involontaire de leurs meilleurs efforts, plutôt que le résultat d’un égoïsme moralement coupable, conscient ou aveugle. Mais parmi les sociétés les plus créatives (au moins pour un temps), les plus avancées et les plus brillantes de leur époque, certaines ont fini par s’effondrer qui, telle celle des Mayas, n’étaient ni arriérées ni primitives.

       Les peuples du passé n’étaient ni de mauvais gestionnaires incultes qui ne méritaient que d’être exterminés ou dépossédés ni des écologistes omniscients et scrupuleux capables de résoudre des problèmes que nous-mêmes ne savons pas résoudre. Ils étaient à notre image, dans l’obligation d’affronter des problèmes plus ou moins semblables aux nôtres. Ils étaient voués soit à la réussite soit à l’échec, en fonction de circonstances similaires à celles qui nous destinent aujourd’hui à la réussite ou à l’échec. Malgré des différences entre les situations respectives, les similitudes sont encore telles que nous pouvons apprendre du passé.
       Plus que tout, il me paraît aberrant, voire dangereux d’invoquer des hypothèses historiques portant sur les pratiques environnementales des peuples autochtones afin de justifier une vision positive de ces peuples. Dans bon nombre de cas, pour ne pas dire dans la plupart d’entre eux, les historiens et les archéologues ont découvert les preuves irréfutables que cette hypothèse (celle d’un écologisme proche du Jardin d’Éden) est erronée. En invoquant cette hypothèse pour étayer la vision positive qu’il convient d’avoir des peuples autochtones, nous supposons qu’il n’y aurait alors nulle objection à les condamner si cette hypothèse pouvait être réfutée. En réalité, le refus de condamner ces peuples ne se fonde sur aucune hypothèse historique concernant leurs pratiques environnementales, mais sur un principe moral, à savoir qu’il est moralement condamnable pour un peuple de déposséder, de soumettre ou d’exterminer un autre peuple.

    

      Autant pour la controverse autour des disparitions écologiques du passé. Demeurent les facteurs de complexité. Il est bien évident que toutes les sociétés ne sont pas condamnées à s’effondrer en raison de dommages écologiques : dans le passé, ce fut le cas pour certaines, mais pas pour d’autres ; la véritable question est de savoir pourquoi seules certaines sociétés se sont révélées fragiles, et ce qui les distingue de celles qui ont survécu. Certains peuples sur lesquels je reviendrai, comme les Islandais et les Tikopiens, sont parvenus à résoudre des problèmes écologiques extrêmement difficiles, au point de perdurer et de faire aujourd’hui montre de dynamisme. Ainsi, lorsque les Norvégiens colonisateurs ont pour la première fois découvert en Islande un environnement qui n’était qu’en apparence similaire à leur pays d’origine, ils ont sans le savoir détruit la plus grande partie de la couche arable et l’essentiel des forêts. Pendant longtemps, l’Islande fut en Europe le pays le plus pauvre et le plus ravagé écologiquement. Puis les Islandais ont appris par expérience, ils ont adopté des mesures rigoureuses de protec­tion de l’environnement. Ils peuvent se targuer aujourd’hui d’être l’un des pays du monde où le revenu moyen par tête est le plus élevé. Les habitants de Tikopia vivent sur une toute petite île si éloignée de toute autre terre habitée qu’ils furent contraints à l’autosuffisance pour à peu près tout, mais ils ont géré leurs ressources avec  une telle rigueur et régulé leur population si attentivement que leur île est encore productive après trois mille ans d’occupation humaine. Cet ouvrage n’est donc pas une litanie d’échecs, il narre aussi des histoires de succès qui inspirent l’optimisme et le désir de les imiter.

       Par ailleurs, je ne connais aucun cas dans lequel l’effondrement d’une société ne serait attribuable qu’aux seuls dommages écologiques : d’autres facteurs entrent toujours en jeu. Lorsque j’ai formé le projet de cette enquête, je n’avais pas mesuré l’ampleur de sa complexité, naïvement convaincu que je n’aurais à traiter que de dommages environnementaux. Je suis finalement parvenu à définir une grille d’analyse constituée de cinq facteurs potentiellement à l’œuvre que je prends désormais en compte lorsque j’entends comprendre tout effondrement environnemental éventuel. Quatre facteurs — dommages environnementaux, changement climatique, voisins hostiles et partenaires commerciaux amicaux — peuvent se révéler significatifs ou pas pour une société donnée. Le cinquième facteur — les réponses apportées par une société à ses problèmes environnementaux — est toujours significatif. Ces ensembles de facteurs, étudions-les dans un ordre dicté non par une primauté de cause mais par la nécessité d’une présentation claire.

       Dans un premier ensemble de facteurs on trouve les dommages que les individus infligent inconsciemment à leur environnement, ainsi que nous l’avons déjà vu. L’étendue et la réversibilité de ces dommages dépendent en partie des propriétés des individus (par exemple, combien d’arbres ils abattent par hectare et par an) et en partie des propriétés de l’environnement (par exemple, des propriétés déterminant combien de plants germent par hectare, et à quelle vitesse poussent par an les jeunes arbres). On considère ces propriétés environnementales soit comme une fragilité (disposition à encourir des dommages), soit comme une résilience (potentialité à survivre aux dommages) et, pour une région, on peut parler séparément de la fragilité ou de la résilience de ses forêts, de ses sols, des poissons de ses cours d’eau, etc. C’est pourquoi, parmi les raisons pour lesquelles seules certaines sociétés ont subi un effondrement écologique, on pourrait en principe trouver soit une exceptionnelle imprudence de leurs populations, soit une exceptionnelle fragilité de certains aspects de leur environnement, soit les deux.

        Concernant les changements climatiques, nous avons aujourd’hui tendance à les associer au réchauffement de la planète causé par l’homme. En réalité, le climat peut soit se réchauffer soit se refroidir, se faire plus sec ou plus humide, ou devenir plus ou moins variable d’un mois à l’autre ou d’une année à l’autre, en raison de changements dans les forces naturelles qui conditionnent le climat et qui n’ont aucun rapport avec l’homme. On peut citer quelques exemples : les changements dans la chaleur dégagée par le soleil, les éruptions volcaniques qui envoient de la poussière dans l’atmosphère, les changements dans l’axe de la Terre par rapport à son orbite et les changements dans la répartition des terres et des océans à la surface de la Terre. On évoque souvent, lorsque l’on parle de changements naturels dans le climat, la progression et la régression des plaques continentales glaciaires au cours de l’âge de glace, qui a commencé il y a plus de deux millions d’années, ou bien au cours de ce que l’on appelle le petit âge de glace, entre 1400 et 1800 après J.-C. On invoque également le refroidissement global qui a suivi l’énorme éruption volcanique du mont Tambora, en Indonésie, le 5 avril 1815 : cette éruption projeta une telle masse de poussière dans la haute atmosphère que la quantité de lumière solaire atteignant la Terre en fut diminuée jusqu’à ce que la poussière retombât. Il en résulta de grandes famines, y compris en Amérique du Nord et en Europe, dues à de basses températures et à une diminution des récoltes au cours de l’été 1816 (« l’année sans été »).

       Pour les sociétés anciennes caractérisées par une courte espérance de vie et par l’absence d’écriture, les changements climatiques furent plus problématiques encore qu’ils ne le sont pour nous, car dans de nombreux endroits du globe le climat a tendance à varier non seulement d’une année à l’autre mais aussi sur plusieurs décennies ; par exemple, une longue période humide peut être suivie par un demi-siècle de sécheresse. Dans de nombreuses sociétés préhistoriques, la durée générationnelle moyenne — nombre moyen d’années entre la naissance des parents et la naissance de leurs enfants — n’était que de quelques décennies. C’est pourquoi, vers la fin d’une série de décennies humides, la plupart des individus pouvaient très bien n’avoir eu aucune expérience personnelle de la période sèche précédente. Aujourd’hui encore, on constate une tendance chez l’homme à augmenter la production et le nombre des naissances dans les bonnes décennies, oubliant (ou, dans le passé, sans jamais s’apercevoir) que ces périodes fastes ne dureront sans doute pas toujours. Au moment où les bonnes décennies prennent véritablement fin, la société se retrouve avec une population supérieure à ce qu’elle peut supporter, ou ayant acquis des habitudes en contradiction avec les nouvelles conditions climatiques. (Il suffit de penser aujourd’hui à l’Ouest américain, sec, et à la manière dont il utilise l’eau sans compter tant dans les villes que dans les zones rurales, pratique souvent acquise dans les décennies humides dont on avait tacitement admis qu’elles étaient la norme.) Outre ces problèmes de changements climatiques, bon nombre de sociétés du passé ne disposaient d’aucun mécanisme de « soulagement » grâce auquel elles auraient pu importer d’autres régions au climat plus clément des surplus destinés aux régions souffrant de pénuries alimentaires. Tous ces éléments exposaient les sociétés anciennes à de plus grands risques face aux changements climatiques.

       Les changements naturels du climat peuvent améliorer ou au contraire dégrader les conditions de vie de toute société humaine particulière, ils peuvent profiter à une société tout en pénalisant une autre. (Nous verrons, par exemple, que le petit âge de glace fut nuisible aux Vikings du Groenland mais favorable aux Inuits.) Une société qui surexploitait ses ressources naturelles se montra dans le passé capable d’absorber les pertes aussi longtemps que le climat était favorable, mais elle ne survécut pas lorsque le climat devint plus sec, plus froid, plus chaud, plus humide ou plus variable. L’effondrement fut-il alors causé par l’impact de l’homme sur l’environnement, ou par les changements climatiques ? Aucune de ces propositions alternatives simples n’est correcte. Disons plutôt que, si cette société n’avait pas déjà partiellement surexploité ses ressources naturelles, elle aurait pu survivre à la diminution des ressources causée par les changements climatiques. À l’inverse, elle put survivre à la réduction des ressources qu’elle avait elle-même causée jusqu’à ce que les changements climatiques entraînent une nouvelle réduction des ressources. Ce ne fut pas l’un des deux facteurs isolément, mais la combinaison de l’impact sur l’environnement et des changements climatiques, qui se révéla fatale.

       Le troisième ensemble de facteurs fait intervenir des voisins hostiles. Dans l’histoire, la quasi-totalité des sociétés se sont trouvées suffisamment proches d’autres sociétés pour avoir au moins une forme ou une autre de contact avec elles. Les relations avec les sociétés voisines peuvent être chroniquement ou par intermittence hostiles. Une société peut parvenir à repousser ses ennemis aussi longtemps qu’elle est puissante, pour finir par leur succomber dès lors qu’elle est affaiblie pour une raison ou une autre, y compris suite à des changements climatiques. La cause immédiate de la chute sera donc la conquête militaire, mais la cause ultime — le facteur dont la modification a entraîné l’effondrement — sera le facteur à l’origine de l’affaiblissement. C’est pourquoi les effondrements ayant pour origine des causes écologiques ou autres prennent souvent l’aspect trompeur de défaites militaires.

       Le débat le plus connu qui soulève la question de ce leurre possible porte sur les causes de la chute de l’Empire romain. Rome eut à subir de plus en plus fréquemment des invasions barbares, et l’on retient pour sa chute la date arbitraire de 476 après J.-C., année au cours de laquelle le dernier empereur du monde occidental fut renversé. Cependant, avant même l’ascension de l’Empire romain, il existait des tribus « barbares », vivant en Europe septentrionale et en Asie centrale au-delà des frontières de l’Europe méditerranéenne « civilisée », qui attaquaient périodiquement l’Europe civilisée (ainsi que la Chine et l’Inde civilisées). Pendant plus de mille ans, Rome repoussa les Barbares avec succès : Caïus Marius, par exemple, massacra une grande armée de Teutons près d’Aix puis de Cimbres, qui avaient décidé de conquérir le nord de l’Italie, près de Verceil, aux Campi Raudii, en 101 avant J.-C.

       Mais au bout du compte ce furent les Barbares et non les Romains qui remportèrent les batailles : quelle fut la raison fondamentale de ce revers de fortune ? Fut-il causé par des changements chez les Barbares eux-mêmes, qui devinrent plus nombreux ou mieux organisés, acquirent de meilleures armes ou plus de chevaux, ou profitèrent de changements climatiques survenus dans les steppes d’Asie centrale ? Si tel fut le cas, nous serions en mesure d’affirmer que ce sont bien les Barbares qui causèrent la chute de Rome. Ou alors s’agissait-il des mêmes Barbares qui n’avaient pas changé et qui attendaient toujours aux frontières de l’Empire romain, sans jamais l’emporter jusqu’à ce que Rome soit affaiblie par une combinaison de problèmes économiques, politiques, environnementaux et autres ? Dans ce cas, ce sont les propres problèmes de Rome qui seraient responsables de sa chute, les Barbares se contentant de lui assener le coup de grâce. Cette question est encore aujourd’hui posée. La même question essentielle se pose dès lors que l’on cherche à expliquer la chute de l’Empire khmer, qui s’était développé autour d’Angkor Vat, et qui subit l’invasion de ses voisins Thaï, le déclin de la société Harappan de la vallée de l’Indus qui subit des invasions aryennes, ou la chute de la Grèce mycénienne et d’autres sociétés méditerranéennes de l’âge de bronze envahies par les Peuples de la mer.

        Le quatrième ensemble de facteurs est l’inverse du troisième : un soutien de plus en plus réduit de la part de voisins amicaux, par opposition à des attaques de plus en plus fréquentes par des voisins hostiles. Dans l’histoire, la quasi-totalité des sociétés ont eu des partenaires commerciaux amicaux en même temps que des voisins hostiles. Souvent, le partenaire et l’ennemi ne sont qu’un seul et même voisin, dont le comportement oscille entre amitié et hostilité. La plupart des sociétés dépendent dans une certaine mesure des relations amicales qu’elles entretiennent avec leurs voisins, que ce soit pour l’importation de biens de première nécessité (comme aujourd’hui l’importation de pétrole par les États-Unis et l’importation de pétrole, de bois et de produits de la mer par le Japon), ou pour tisser des liens culturels qui garantissent la cohésion de la société (comme l’identité culturelle résolument britannique importée de Grande-Bretagne en Australie et défendue jusqu’à récemment). Le risque apparaît donc, si un partenaire est affaibli pour quelque raison que ce soit (y compris en raison de dommages environnementaux) et se trouve dans l’incapacité de fournir les importations essentielles ou de nourrir les liens culturels, de voir une société s’affaiblir à son tour. Ce problème nous est familier aujourd’hui, depuis l’embargo de 1973 notamment, qui illustre la dépendance des pays industrialisés vis-à-vis du pétrole fourni par des pays du Tiers-Monde écologiquement fragiles et politiquement instables. Des problèmes identiques se sont posés dans le passé aux Vikings du Groenland, aux habitants de l’île de Pitcairn et à d’autres sociétés.

       Dans le dernier ensemble de facteurs intervient la question, omniprésente, des réactions d’une société face à ses problèmes, que ceux-ci soient environnementaux ou autres. Des sociétés différentes réagissent différemment à des problèmes similaires. Par exemple, des problèmes de déforestation se sont posés pour de nombreuses sociétés anciennes : les hautes terres de Nouvelle-Guinée, le Japon, l’île de Tikopia et les îles Tonga établirent des modes de gestion de la forêt efficaces et continuèrent à prospérer, tandis que l’île de Pâques, l’île de Mangaréva et le Groenland viking s’en montrèrent incapables et par conséquent disparurent. Comment comprendre des issues aussi différentes ? Les réactions d’une société dépendent de ses institutions politiques, économiques et sociales ainsi que de ses valeurs culturelles. Institutions et valeurs influent sur la manière dont une société résoudra (ou simplement tentera de résoudre) ses problèmes. Dans cet ouvrage, nous lirons à travers cette grille d’analyse en cinq points l’histoire de chaque société ancienne dont l’effondrement ou la survie ont fait l’objet de débats.

       Il me faut aussi ajouter, naturellement, qu’à l’instar des changements climatiques, des voisins hostiles et des partenaires commerciaux, la dégradation de l’environnement peut contribuer à l’effondrement d’une société donnée ou pas. Il serait absurde de prétendre que la dégradation de l’environnement constitue un facteur essentiel de tous les effondrements de sociétés : la chute de l’Union soviétique en est un contre-exemple contemporain, tout comme la destruction de Carthage par Rome en 146 avant J.-C. en est un exemple passé. De toute évidence, les facteurs économiques ou militaires seuls peuvent être suffisants. Aussi le titre complet de cet ouvrage devrait-il être : Les effondrements des sociétés impliquant un facteur environnemental, et dans certains cas les effets des changements climatiques, des relations hostiles de voisinage et des relations d’échange, et les questions soulevées par les réponses apportées à ces problèmes par les sociétés. Ces réserves étant émises, il reste un ample matériau à étudier dans le passé et le présent.



Les questions liées à l’impact de l’homme sur l’environnement donnent aujourd’hui souvent lieu à controverse, et les points de vue que l’on a sur ces questions tendent à se répartir entre deux camps opposés. Le premier camp, que l’on appelle généralement « écologiste » ou « pro-environnement », affirme que les problèmes environnementaux que nous connaissons sont graves, qu’il convient de leur apporter rapidement une solution, et que les taux de croissance économique et démographique que nous enregistrons actuellement ne peuvent être maintenus. L’autre camp prétend que les inquiétudes des écologistes sont exagérées, voire infondées et que le maintien de la croissance économique et démographique est une chose possible autant que souhaitable. Ce camp-ci n’est reconnu sous aucune dénomination, je l’appellerai donc « non écologiste ». Ses partisans sont souvent originaires du monde des affaires et de l’économie, mais l’équation « non écologiste » « pro-business » n’est pas fon­dée ; nombreux sont ceux qui dans le monde des affaires se disent écologistes, et nombreux sont ceux qui affichent leur scepticisme à l’encontre des affirmations des écologistes sans pour autant appartenir au monde des affaires. Au terme de la rédaction de cet ouvrage, quelle est ma position par rapport à ces deux camps ?

       J’ai observé les oiseaux depuis l’âge de sept ans. J’ai une formation de biologiste et je fais de la recherche sur l’avifaune de la forêt pluviale de Nouvelle-Guinée depuis quarante ans. J’aime les oiseaux, j’aime les observer et je me plais dans la forêt pluviale. J’aime aussi d’autres plantes, d’autres animaux et d’autres environnements naturels et je les apprécie pour ce qu’ils sont. J’ai participé à de nombreuses actions visant à préserver les espèces et l’environnement naturel en Nouvelle-Guinée et ailleurs. Depuis une dizaine d’années, je suis directeur de la branche américaine du World Wildlife Fund (Fonds mondial pour la vie sauvage, WWF), qui est l’une des plus importantes organisations écologistes internationales et qui compte parmi celles qui ont les intérêts les plus cosmopolites. Tout cela m’a attiré les critiques des non-écologistes, qui emploient à mon propos les termes d’« alarmiste », jugent que « Jared Diamond prêche la fin du monde », « exa­gère les risques » et « s’intéresse plus aux pédiculaires violettes menacées qu’aux besoins des humains ». Même s’il est vrai que j’aime les oiseaux de Nouvelle-Guinée, je ne néglige pas pour autant les humains. Mon intérêt pour les questions écologiques tient autant au souci de leurs conséquences sur l’homme que sur les oiseaux.

       D’un autre côté, j’ai de l’intérêt et une vaste expérience des grandes entreprises et des autres activités qui dans notre société exploitent les ressources naturelles. Même si elles sont souvent perçues comme anti-écologistes, je continue de travailler avec elles. Lorsque j’étais adolescent, j’ai travaillé dans de grands ranchs d’élevage dans le Montana où, adulte, je passe mes étés avec femme et enfants. J’ai été employé pendant un été dans une équipe de mineurs chargés de l’extraction du cuivre dans le Montana, État que j’apprécie, ainsi que mes amis des ranchs : je comprends, j’admire et j’encourage leur agrobusiness et leur mode de vie ; je leur dédie ce livre. Dernièrement, j’ai également souvent eu l’occasion d’observer d’autres grandes entreprises d’extraction dans les secteurs des mines, de l’exploitation forestière, de la pêche, du pétrole et du gaz naturel et de me familiariser avec elles. Au cours des sept dernières années, j’ai dirigé des études d’impact sur l’environnement sur le plus grand champ pétrolifère et de gaz naturel de Papouasie-Nouvelle-Guinée, où des compagnies pétrolières ont fait appel au World Wildlife Fund afin qu’il leur fournisse des études environnementales indépendantes. J’ai souvent été invité par des entreprises d’extraction sur leurs sites, me suis beaucoup entretenu avec leurs directeurs et leurs employés, et me suis familiarisé avec leur manière de voir choses et problèmes.

       Ces rapports avec de grandes entreprises m’ont permis de constater de visu les ravages que celles-ci causent souvent à l’environnement, mais aussi de connaître des situations dans lesquelles les grandes entreprises voient leur intérêt dans l’adoption de mesures de protection de l’environnement plus draconiennes et plus efficaces même que celles que j’ai vues mises en place dans les parcs nationaux. Je m’intéresse aux raisons qui motivent des attitudes différentes vis-à-vis de l’environnement de la part de diverses entreprises. Mon engagement auprès de grandes compagnies pétrolières, notamment, m’a valu d’être condamné par certains écologistes, au prétexte, selon leurs propres mots, que je me serais « vendu aux monde des affaires », voire « prostitué auprès des compagnies pétrolières ».

       A dire le vrai, je ne suis pas l’employé des grandes entreprises, et je décris avec franchise ce que je constate sur leurs sites, même lorsque je ne suis que leur invité. Il est des sites où j’ai pu voir que certaines compagnies pétrolières et entreprises d’exploitation forestière provoquaient des dégâts et je l’ai dit; sur d’autres sites, je les ai vues prendre des précautions et je l’ai dit tout autant. Si les écologistes refusent de s’engager auprès des grandes entreprises, qui pèsent d’un poids considérable dans le monde moderne, on ne pourra pas résoudre les problèmes environnementaux. Dans cet ouvrage, je me tiendrai donc sur une voie médiane, tirant profit de mon expérience tant des problèmes environnementaux que des réalités du monde de l’entreprise.



       Comment peut-on étudier « scientifiquement » l’effondrement de sociétés ? La science est souvent improprement définie comme étant « l’ensemble des connaissances acquises par la reproduction d’expériences contrôlées en laboratoire ». En réalité, la science est beaucoup plus que cela : elle se définit comme l’acquisition de connaissances fiables sur le monde. Dans certains domaines, comme la chimie ou la biologie moléculaire, la reproduction d’expériences contrôlées en laboratoire est réalisable et elle est de loin le moyen le plus fiable d’acquérir des connaissances. Ma formation théorique s’est effectuée dans deux de ces domaines de la biologie en laboratoire : la biochimie pour mon diplôme de première année, et la physiologie pour mon doctorat. De 1955 à 2002, j’ai dirigé en physiologie des recherches expérimentales en laboratoire, d’abord à l’université de Harvard puis à l’université de Californie à Los Angeles.

       Lorsque j’ai commencé à étudier l’avifaune de la forêt pluviale de Nouvelle-Guinée en 1964, j’ai été immédiatement confronté au problème de l’acquisition de connaissances fiables sans pouvoir avoir recours à la reproduction d’expériences contrôlées, dans ou hors du laboratoire. En général il n’est ni possible, ni légal, ni éthique d’acquérir des connaissances sur les oiseaux en exterminant ou en manipulant de manière expérimentale leur population sur un site tout en préservant leur population de toute manipulation contrôlée sur un autre site. J’ai dû utiliser d’autres méthodes. Des problèmes méthodologiques identiques se présentent dans bien d’autres secteurs de l’écologie des populations, de même qu’en astronomie, en épidémiologie, en géologie et en paléontologie.

       La solution consiste souvent à appliquer ce que l’on appelle la « méthode comparative » ou « l’expérience naturelle » : on compare des situations naturelles qui diffèrent par la variable qui nous intéresse. Ainsi, comme ornithologue, j’ai étudié l’impact du méliphage à sourcils roux de Nouvelle-Guinée sur les populations d’autres espèces de méliphages. J’ai comparé des communautés d’oiseaux vivant dans des montagnes similaires ou presque, sinon que certaines se révélèrent abriter des populations de méliphages à sourcils roux et d’autres non. De la même manière, mes précédents ouvrages, Le troisième chimpanzé. Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain et Pourquoi l’amour est un plaisir. L’évolution de la sexualité humaine, comparaient différentes espèces animales, en particulier différentes espèces de primates, dans le but de faire apparaître pourquoi les femmes (contrairement aux femelles de la plupart des autres espèces animales) connaissent la ménopause et ne manifestent pas de signes évidents de l’ovulation, pourquoi les hommes ont un pénis d’une taille relativement importante (par comparaison avec les animaux) et pourquoi les relations sexuelles des êtres humains ont lieu généralement dans l’intimité (et non pas au vu et au su de tous, comme c’est le cas pour les autres espèces animales). Il existe toute une littérature scientifique qui met en garde contre les pièges évidents de cette méthode comparative et propose des solutions permettant de les éviter au mieux. Tout particulièrement dans les sciences historiques (comme la biologie de l’évolution et la géologie historique) où il est impossible de manipuler expérimentalement le passé, on ne peut faire nul autre choix que de renoncer aux expériences en laboratoire et de pratiquer des expériences naturelles.

       Cet ouvrage utilise la méthode comparative pour comprendre l’effondrement de sociétés ayant pour origine des problèmes environnementaux. Mon précédent livre (De l’inégalité parmi les sociétés) avait appliqué la méthode comparative au problème opposé : les degrés différents de développement des sociétés humaines sur différents continents au cours des treize mille dernières années. Dans le présent ouvrage, m’intéressant à l’effondrement de sociétés plutôt qu’à leur développement, je compare différentes sociétés passées et présentes qui se distinguent par leur fragilité environnementale, leurs relations avec leurs voisins, leurs institutions politiques ainsi que par d’autres variables « d’entrée » dont on reconnaît qu’elles influent sur la stabilité d’une société. Les variables « de sortie » que j’examine sont l’effondrement, et les formes qu’il revêt, ou la survie. En mettant en relation ces variables d’entrée et de sortie, je me propose de mettre en lumière le rôle que peuvent jouer des variables d’entrée dans l’effondrement de sociétés.

       Il a été possible d’appliquer cette méthode de manière rigoureuse, globale et quantitative au problème de la disparition des îles du Pacifique due à la déforestation. Les peuples préhistoriques du Pacifique ont pratiqué la déforestation de leurs îles à des degrés variables, allant d’un léger déboisement à la déforestation complète, avec des résultats allant de la survie sur le long terme à l’effondrement total sans survivant. Pour quatre-vingt-une îles du Pacifique, mon collègue Barry Rolett et moi-même avons évalué l’étendue de la déforestation à l’aide d’une échelle numérique ; nous avons également calculé la valeur de neuf variables d’entrée (telles que la pluviosité, l’isolement et la restauration de la fertilité du sol) dont nous postulions qu’elles avaient une influence sur la déforestation. Par une analyse statistique, nous avons été en mesure de calculer la force relative avec laquelle chaque variable d’entrée prédisposait à la déforestation. On a pu réaliser une autre étude comparative dans l’Atlantique Nord, où, au Moyen Âge, les Vikings venus de Norvège avaient colonisé six îles ou masses continentales différant par leur potentiel agricole, par la possibilité d’établir des liens commerciaux avec la Norvège et par d’autres variables d’entrée, ainsi que par le sort qui fut le leur (allant de l’abandon rapide à la mort de tous les individus après cinq cents ans, ou à la survie de la population après mille deux cents ans). On peut encore établir d’autres comparaisons entre différentes sociétés du globe.

       Toutes ces comparaisons reposent sur des informations précises sur chaque société patiemment recueillies par des archéologues, des historiens et d’autres spécialistes. À la fin de cet ouvrage, je donne les références de nombreux et excellents travaux et articles sur les Mayas et les Anasazis, le Rwanda et la Chine contemporaine et les autres sociétés passées et présentes que je compare. Ces différentes sociétés constituent dans leur individualité la matière première indispensable de mon livre. Mais on peut tirer des conclusions supplémentaires en comparant ces nombreuses sociétés entre elles, conclusions auxquelles on n’aurait pas pu parvenir si l’on n’avait étudié en détail qu’une seule société. Par exemple, pour comprendre la fameuse disparition de la société maya, il faut non seulement bien connaître l’histoire des Mayas et leur environnement, mais aussi replacer les Mayas dans un plus vaste contexte et développer de nouvelles connaissances en les comparant avec d’autres sociétés qui se sont effondrées ou pas et qui, par certains aspects, leur ressemblaient ou en différaient. Ces nouvelles connaissances, c’est à la méthode comparative qu’il faut les demander.

       J’en fais la condition nécessaire à la réalisation tant de bonnes études de cas individuels que de bonnes comparaisons, car les spécialistes qui pratiquent l’une de ces deux approches trop souvent minimisent l’autre. Les spécialistes de l’histoire d’une société ont tendance à écarter les comparaisons comme étant superficielles, tandis que les comparatistes tendent à écarter les études ne portant que sur une seule société comme n’étant que de courte vue et de peu de valeur pour la compréhension d’autres sociétés. Mais nous avons besoin des deux types d’approche si nous voulons acquérir des connaissances certaines. Il serait en particulier dangereux de généraliser à partir d’une seule société, ou de ne se fier qu’à l’interprétation d’un seul effondrement. Ici encore, une étude comparative de nombreuses sociétés ayant connu des fins diverses permettra de parvenir à des conclusions probantes.



       Quelques précisions, pour finir, concernant l’organisation de cet ouvrage. Son plan ressemble à un boa constrictor qui aurait avalé deux très gros moutons. Je m’explique : la partie que je consacre au monde contemporain comme celle qui est dédiée au passé consistent chacune en une étude portant sur une société particulière d’une longueur disproportionnée à laquelle j’ai ajouté des études plus brèves portant sur quatre autres sociétés.

       I. La première partie (Le Montana contemporain) n’est composée que d’un seul long chapitre (chapitre 1 : Sous le ciel immense, dans le Montana), traitant des problèmes environnementaux du Montana du Sud-Ou st, où se trouve notamment la ferme des Huls. Le Montana a cet avantage qu’il représente une société du monde industrialisé dont les problèmes environnementaux et démographiques sont réels mais encore relativement atténués par rapport à ceux que connaissent la plupart des autres pays développés. Et surtout, je connais suffisamment bien cet État pour mettre en regard la politique du Montana et les motivations individuelles de ses habitants. À partir du Montana, nous pouvons plus facilement esquisser ce qui advint dans les lointaines sociétés du passé et pour lesquelles on ne peut que deviner les motivations individuelles de leurs habitants.


       II. La deuxième partie (Les sociétés du passé) commence par quatre chapitres plus courts portant sur des sociétés anciennes disparues, présentés dans un ordre croissant de complexité selon ma grille d’analyse en cinq points.
       La plupart des sociétés du passé que j’étudierai de manière approfondie étaient de petite taille et situées en périphérie, et certaines d’entre elles étaient géographiquement limitées, ou socialement isolées, ou établies dans un environnement fragile. Afin que le lecteur ne soit pas porté à croire qu’elles ne constituent que de mauvais modèles pour les grandes sociétés contemporaines, j’ai choisi de m’intéresser à elles précisément parce que le processus menant à l’effondrement y a été plus rapide et s’est achevé de façon plus dramatique, ce qui en fait des illustrations beaucoup plus parlantes. Ce qui ne signifie pas que d’importantes sociétés centrales ayant des liens commerciaux avec leurs voisins et situées dans des environnements stables ne se soient pas effondrées dans le passé ou ne soient pas susceptibles de le faire aujourd’hui. L’une des sociétés à laquelle je consacre une étude exhaustive, celle des Mayas, avait une population de plusieurs millions, voire dizaines de millions d’habitants, elle était située dans l’une des deux zones culturelles les plus avancées du Nouveau Monde avant l’arrivée des Européens (la Méso-Amérique), entretenait des liens commerciaux avec d’autres sociétés avancées de cette zone et était influencée en retour par celles-ci. Dans la partie consacrée aux recommandations bibliographiques du chapitre 9, je reviens brièvement sur d’autres sociétés anciennes fameuses ­– les sociétés du Croissant fertile, d’Angkor Vat, la société Harappan de la vallée de l’Indus et d’autres encore — qui par ces aspects ressemblaient aux Mayas et au déclin desquelles des facteurs environnementaux ont largement contribué.
       Notre première étude de cas emprunté au passé, l’histoire de l’île de Pâques (chapitre 2 : Crépuscule sur l’île de Pâques), nous rapproche aussi près qu’il est possible d’un cas « pur » d’effondrement dû à des facteurs écologiques — ici la déforestation totale qui conduisit à la guerre, au renversement des élites et des fameuses statues de pierre, ainsi qu’à une disparition massive de la population. Pour ce que nous savons, la société polynésienne de Pâques resta isolée après sa fondation, si bien que sa trajectoire ne fut influencée ni par des ennemis ni par des alliés. Un changement climatique sur l’île n’est pas avéré, bien que de nouvelles études puissent encore nous en apporter la preuve. L’analyse comparative que Barry Rolett et moi-même avons effectuée nous a permis de comprendre les raisons de l’effondrement brutal de la société pascuane, sans équivalent dans le reste du Pacifique.
       Les îles de Pitcairn et d’Henderson (chapitre 3 : Les derniers survivants : les îles de Pitcairn et d’Henderson), qui furent également colonisées par des Polynésiens, illustrent les effets de la perte du soutien de sociétés voisines alliées. Les îles de Pitcairn et d’Henderson ont toutes deux souffert de dommages environnementaux, mais le coup fatal leur a été porté lorsque leur principal partenaire commercial s’est effondré pour des raisons environnementales. Nulles complications causées par des voisins hostiles ou par un changement climatique n’ont pu être constatées.
       Grâce à un rapport climatique exceptionnellement précis qu’il a été possible d’établir à partir des anneaux de croissance du bois, la société autochtone américaine des Anasazis, dans le sud-ouest des États-Unis (chapitre 4 : Les Anasazis et leurs voisins), illustre très clairement la manière dont les dommages environnementaux et la croissance démographique interagissent avec les changements climatiques (la sécheresse, en l’occurrence). Il ne semble pas que des voisins hostiles ou amicaux ou une guerre (si ce n’est vers la fin) aient contribué de façon déterminante à l’effondrement des Anasazis.
       Nul ouvrage consacré à l’effondrement des sociétés ne serait complet s’il ne consacrait un chapitre (chapitre 5 : Les effondrements des Mayas) aux Mayas, la société autochtone américaine la plus avancée, celle qui incarne le mieux le mystère romantique des cités recouvertes par la jungle. Comme les Anasazis, les Mayas illustrent les effets combinés des dommages environnementaux, de la croissance démographique et des changements climatiques sans que des voisins alliés jouent un rôle essentiel. Contrairement au cas des Anasazis, les voisins hostiles furent presque dès le départ une préoccupation majeure des cités mayas. Parmi les sociétés qui sont étudiées du chapitre 2 au chapitre 5, seuls les Mayas offrent l’avantage de nous avoir laissé des traces écrites que nous savons déchiffrer.
       Le Groenland viking (chapitres 6 à 8 : Les Vikings : préludes et figures ; L’apogée de la société viking du Groenland ; La disparition de la société viking du Groenland) se présente comme le cas le plus complexe d’effondrement historique, celui pour lequel nous disposons du plus grand nombre d’informations (car il s’agissait d’une société européenne dotée d’une écriture connue) et celui qui donne lieu aux plus longs développements : c’est le deuxième mouton digéré par le boa constrictor. Nous disposons de suffisamment de données pour appliquer les cinq points de ma grille d’analyse : dommages environnementaux, changements climatiques, perte de contacts amicaux avec la Norvège, développement de rapports d’hostilité avec les Inuits et implantation politique, économique et sociale du Groenland viking. Le Groenland donne matière à effectuer ce qui se rapproche au plus près d’une expérience contrôlée de l’effondrement : nous sommes en présence de deux sociétés (les Vikings et les Inuits) partageant la même île, mais dotées de cultures très différentes, si bien qu’une des deux sociétés a survécu tandis que l’autre s’effondrait. L’histoire du Groenland montre donc que, même dans un environnement hostile, l’effondrement n’est pas inévitable, mais qu’il dépend des choix qu’une société va effectuer. Il est également possible d’établir des comparaisons entre le Groenland viking et cinq autres sociétés de l’Atlantique Nord fondées par des colons vikings afin d’essayer de comprendre pourquoi les Vikings des Orcades étaient florissants alors que leurs cousins du Groenland périclitaient. Parmi ces cinq autres sociétés du Groenland, l’Islande apparaît comme l’exemple même de la victoire remportée sur un environnement fragile et assurant un niveau élevé de prospérité à l’époque contemporaine.
       La deuxième partie s’achève (chapitre 9 : Comment les sociétés assurent-elles leur pérennité ? Deux approches divergentes) par la mise en contraste de trois autres sociétés qui, comme l’Islande, ont survécu et de celles qui ont périclité, afin de comprendre les causes de cet échec. Alors que ces trois sociétés ont eu à affronter des problèmes environnementaux bien moins graves que l’Islande ou que ceux de la plupart des sociétés qui se sont effondrées, nous verrons qu’il existe deux manières pour une société d’assurer sa pérennité : une approche « par le bas » (« bottom­up »), illustrée par Tikopia et par les hautes terres de Nouvelle-Guinée, et une approche « par le haut » (« top-down ») illustrée par le Japon de l’ère Toku­gawa.


       III. La troisième partie (Les sociétés contemporaines) revient au monde contemporain. Ayant examiné le Montana au chapitre 1, nous nous intéresserons ici à quatre pays modernes extrê­mement différents, les deux premiers étant de petite taille et les deux autres de grande, voire de très grande taille : nous étudierons ainsi un pays du Tiers-Monde ayant subi un désastre (le Rwanda), la République dominicaine, un géant du Tiers-Monde lancé dans une course visant à rattraper le monde industrialisé (la Chine) et un pays industrialisé (l’Australie).
       Le cas du Rwanda (chapitre 10 : Malthus en Afrique : le génocide du Rwanda) est celui d’une catastrophe malthusienne ayant eu lieu sous nos yeux, celui d’un pays surpeuplé qui s’est effondré dans un. abominable bain de sang, comme cela était arrivé aux Mayas dans le passé. Le Rwanda et son voisin le Burundi sont désormais connus pour les violences ethniques qui s’y sont déroulées entre Hutus et Tutsis, mais la croissance démographique, les dommages environnementaux et les change­ments climatiques constituèrent la charge de dyna­mite dont les violences ethniques ne furent que la mèche.
       La République dominicaine et Haïti (chapitre 11 : Une île, deux peuples, deux histoires : la république dominicaine et Haïti), qui se partagent l’île d’Hispaniola, offrent un sombre contraste, tout comme les Vikings et les Inuits du Groenland. Après des décennies de dictatures toutes aussi sanguinaires les unes que les autres, Haïti apparaît aujourd’hui comme l’un des cas les plus désespérés du Nouveau Monde, alors qu’il existe des signes d’espoir en République dominicaine. Au cas où certains penseraient que cet ouvrage prêche le déterminisme environnemental, nous verrons de quelle manière le facteur politique peut faire la différence.
       La Chine (chapitre 12 : La Chine, géant qui titube) souffre à un degré élevé de chacun des douze types de problèmes environnementaux contemporains. Parce que l’économie, la population et la taille de la Chine sont considérables, l’impact environnemental et économique y est important non seulement pour le peuple chinois, mais aussi pour l’ensemble du monde.
       L’Australie (chapitre 13 : L’Australie « minière ») constitue l’extrême opposé du Montana, dans la mesure où elle est le pays industrialisé qui occupe le milieu le plus fragile et connaît les problèmes environnementaux les plus graves. C’est pourquoi elle fait aussi partie de ces pays qui aujourd’hui envisagent de se restructurer de façon radicale afin de remédier à ces problèmes.

       IV. La dernière partie de cet ouvrage, la quatrième partie (Leçons pratiques), tire des leçons que nous pouvons mettre en pratique aujourd’hui.
       Le chapitre 14 (Pourquoi certaines sociétés prennent-elles des décisions catastrophiques ?) soulève la question déroutante posée à toute société ancienne qui finit par se détruire et qui laissera encore perplexes les futurs Terriens si nous suivons la même voie : comment ces sociétés n’ont-elles pas pris conscience de ces dangers qui nous paraissent aujourd’hui si évidents ? Ne devons-nous attribuer leur fin qu’à la seule responsabilité de leurs habitants ou bien voir en eux les victimes d’insolubles problèmes ? Dans quelle mesure ces dommages du passé furent-ils involontaires et imperceptibles ou obstinément causés par des individus pleinement conscients de leurs conséquences ? Ainsi, que se dirent les habitants de l’île de Pâques au moment même où ils abattirent le dernier arbre de leur île ? Il apparaît que le processus décisionnaire d’un groupe peut être entravé par toute une série de facteurs, à commencer par l’incapacité à anticiper ou à percevoir un problème, puis par des conflits d’intérêts qui font que certains membres du groupe vont poursuivre des objectifs qui leur seront profitables mais qui seront nuisibles au reste du groupe.
       Le chapitre 15 (La grande entreprise et l’environnement : situations différentes, résultats différents) examine le rôle des entreprises modernes, dont certaines comptent parmi les activités les plus destructrices de l’environnement à l’heure actuelle, tandis que d’autres sont à l’origine des mesures les plus efficaces pour la protection de l’environnement. Nous verrons pourquoi certaines entreprises (et seulement certaines d’entre elles) ont intérêt à assurer la protection de l’environnement, ainsi que les changements qu’il faudrait opérer pour que d’autres entreprises comprennent qu’il est dans leur intérêt de les imiter.
       Enfin, le chapitre 16 (Le monde est un polder : qu’est-ce que cela implique pour nous aujourd’hui ?) résume les différents types de dangers écologiques qui menacent le monde moderne, les arguments que l’on emploie le plus souvent pour nier leur gravité et les différences existant entre les dangers écologiques d’aujourd’hui et ceux que durent affronter les sociétés anciennes. La mondialisation est l’une de ces différences majeures, et celle-ci est à la fois source d’optimisme et de pessimisme quant à notre capacité à remédier à nos problèmes environnementaux : elle rend désormais impossible l’effondrement isolé d’une société, comme autrefois Pâques et le Groenland viking ; toute société connaissant aujourd’hui de graves difficultés, quel que soit son éloignement — songeons par exemple à la Somalie ou à l’Afghanistan —, peut causer des troubles dans les sociétés prospères des autres continents, de même qu’elle est soumise en retour à l’influence de celles-ci, par l’aide ou la déstabilisation. Pour la première fois de l’histoire, nous courons le risque d’un déclin mondial. Mais nous sommes également les premiers à pouvoir rapidement tirer les leçons des événements qui se produisent partout ailleurs dans le monde aujourd’hui comme de ce qui s’est produit pour n’importe quelle autre société du passé. Telle est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre. 


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